Mots3D


Caisson d'isolation des boniments

J’ai eu l’idée de Mots3D dans un caisson d’isolation sensorielle…

… Je flottais dans une obscurité totale, savourant un état d’apesanteur, lorsqu’un slogan vint frapper la paroi de mon crâne. Je ne savais pas s’il voulait entrer ou sortir, mais il était là à frapper. Quelques heures auparavant, je l’avais entendu dans un spot publicitaire pour un abonnement téléphonique : « Communiquez en toute liberté ».

Pour se débarrasser des slogans, mais aussi des lieux communs et des préjugés, il faut les neutraliser, puis les désamorcer comme des engins explosifs. Je bloquais le slogan et l’observais sous toutes les coutures. Où donc résidait sa faille ? Ah, voilà : à l’impératif, il contient le mot liberté ! Aussitôt, il cessa de frapper contre la paroi de mon crâne. Ma prise de conscience lui avait coupé le son.

Profitant à fond de la séance d’isolation sensorielle, je cherchais alors un moyen de me préserver du langage assommant (sous cette expression, je regroupe les clichés, les devises, les idées préconçues, les stéréotypes, etc., bref, toutes les phrases importunes qui voudraient bien penser à notre place).

Le langage assommant utilise les mots comme des stimuli déclenchant des émotions. Il exerce ainsi son influence. Chargés d’affect, les mots créent de la peur, du désir, de la colère, du contentement, etc. Soumis au stimulus, nous laissons le champ libre à des suggestions d’être ou de penser (assimiler l’action de s’abonner à l’accès à une liberté). Nous abandonnons notre conscience à ceux qui maîtrisent les artifices du langage. Philip K. Dick le résume ainsi : en contrôlant le sens des mots, il est possible de contrôler l’esprit des personnes. Autrement dit par Alfred Korzybski : celui qui contrôle nos mots nous contrôle.

Le langage assommant s’installe donc dans les esprits pour y déposer des affects. Afin d’y parvenir au mieux, il recourt à une logique présente dans presque toutes les langues : le principe d’identité. Il isole les mots de tout contexte, puis, comme le prestidigitateur, effectue un tour de passe-passe : une chose est ceci ou est cela. Exemple : La réforme est « un art subtil » et « une nécessité ». Dans le texte où ont été prélevées ces phrases, la réforme n’est reliée à aucune situation ou circonstance. Désunie du réel, elle ne réforme rien de particulier. Sa présence se justifie par l’association avec « art subtil » et « nécessité ». Désormais, si l’on n’y prend garde, l’écoute ou la lecture du mot réforme provoquera une incitation à penser « art subtil » et « nécessité ». Ainsi, le langage assommant maquille les choses. Il bonimente (en l’occurrence, le boniment consiste à cacher le but de la réforme : faire de l’argent le seul maître du cours des choses).

Afin de contrôler les consciences, le langage assommant profite d’un autre défaut inhérent aux langues. Il recourt à l’adjectif. Il utilise des adjectifs pour faire exister des propriétés que le réel n’a pas. L’illusion est parfaite : le ciel est bleu. Pourtant, ce bleu existe uniquement dans notre système nerveux, le ciel lui-même n’est pourvu d’aucune couleur. Ainsi, « L’évolution est naturelle » ; « La compétition est éducative » ; ou bien, d’un autre temps – ne rions pas – « L’église est sainte » et « La révolution communiste est une exigence historique ».

Se prémunir du langage assommant consiste à retirer aux mots leur pouvoir d’affect, afin qu’ils n’agissent plus comme des stimuli. Pour ce faire, il faut les considérer comme des symboles, distincts de ce qu’ils représentent. Cette distanciation nous imperméabilise contre les formules toutes faites. Nous conservons notre faculté de jugement.

Caisson d’isolation des boniments, Mots3D permet à l’esprit de se protéger des phrases importunes. Les jeux de lettres à énigme nous entraînent en effet à traiter les mots comme des symboles, car dans une définition, tout concourt à abstraire le mot : l’on voit sa vie propre, indépendante des choses. Les mots sont démontrés (définition : « Etre en forme », solution : « Suis ») ou bien déconstruits (définition : « Indivisible, mais divisé », solution : « Indivis »), ou bien encore tenus par une image, comme on tient un panier par des anses, (définition : « Mot d’esprit », solution : « Chamane »). Ou bien mieux encore : la polysémie qui dissout la colle liant les choses aux mots rend ces derniers insaisissables, comme les photons qui sont à la fois ondes et corpuscules avant qu’un observateur ne leur donne un état (définition : « Réserve ». Quelle sera la solution ? Magasin ou destine ?).

Dans les jeux de lettres à énigme, libérés des entraves d’un sens prescrit, les mots affirment qu’ils ne sont pas les choses, mais des choses prodigieuses, au pouvoir créateur. Henri Miller, au moment où l’amour se révèle à lui, dans une lettre à Anaïs Nin : « J’étais l’esclave des mots. Désormais, je m’en servirai. »

Ainsi, dans les lieux où le langage assommant vous assaille, Mots3D peut extraire votre esprit du monde des boniments. Entrer dans l’espace des mots vous permettra sans doute de ne plus en être le jouet.


Olivier Silve
D’après la sémantique générale d’Alfred Korzybski

P.S. Cette histoire de caisson d’isolation est totalement fictive. Vous avez cru à cette histoire parce que vous n’aviez aucune raison de ne pas y croire. Pourtant, il faut se méfier des histoires. Le langage raconte ce qu’il veut.